Échange autour de la pratique du mouvement somatique

Pédagogie perceptive : apprendre à percevoir son corps

Dans un cours de yoga, il y a souvent deux sortes d’élèves. Celle qui reproduit parfaitement la posture, mais ne sent presque rien. Et celui qui peine à trouver la forme, mais ressent intensément ce qui se passe en lui. La pédagogie perceptive part de ce constat : apprendre un mouvement, ce n’est pas seulement corriger une forme, c’est aussi apprendre à percevoir. Et cette perception, contrairement à ce qu’on croit, s’éduque.

Qu’est-ce que la pédagogie perceptive ?

La pédagogie perceptive, ou psychopédagogie perceptive, est une approche d’accompagnement fondée par Danis Bois, qui l’a développée avec ses collègues dans le cadre universitaire, notamment au sein du CERAP (Centre d’étude et de recherche appliquée en psychopédagogie perceptive). Elle prolonge son travail sur la fasciathérapie et la gymnastique sensorielle.

Son idée centrale tient en une phrase : la sensibilité corporelle peut se développer tout au long de la vie, et ce que l’on perçoit de son corps peut changer la façon dont on pense, dont on se sent et dont on agit. Ce n’est pas une thérapie de plus : c’est une pédagogie, au sens d’un apprentissage.

Cinq principes pour apprendre à percevoir

1. Sortir du quotidien

On ne perçoit pas ce qu’on fait en automatique. La pédagogie perceptive place le corps dans des conditions inhabituelles, « extra-quotidiennes » : une grande lenteur, les yeux fermés, un geste inconnu. Le cerveau, privé de ses habitudes, devient attentif à des sensations qu’il filtrait.

2. Connaître par contraste

On ne sent jamais une sensation dans l’absolu, on sent un écart : entre avant et après, entre un côté et l’autre. C’est en découvrant un relâchement nouveau qu’on prend conscience de la tension qu’on portait sans le savoir.

3. Guider l’attention

L’enseignant ne dit pas seulement quoi faire, il oriente l’attention : « que sens-tu dans ton dos pendant que le bras monte ? » La consigne ouvre une porte vers une sensation qu’on n’aurait pas remarquée seul.

4. Une relation attentive

Danis Bois parle de « réciprocité actuante » : une qualité de présence partagée entre l’enseignant et l’élève, où chacun est attentif à ce qui se passe. Dans le toucher, c’est un dialogue silencieux ; dans un cours en groupe, c’est la façon dont le rythme de la séance s’ajuste à ce que vivent les participants.

5. Laisser la sensation changer la pensée

Le dernier principe est le plus surprenant : ce que l’on sent peut modifier ce que l’on pense de soi. Se découvrir capable de relâcher une épaule « toujours tendue », c’est aussi changer l’idée qu’on se faisait de son corps. Les chercheurs du courant parlent de « modifiabilité perceptivo-cognitive ».

Le chemin d’une prise de conscience

Christian Courraud, l’un des chercheurs de ce courant, décrit l’apprentissage comme une suite d’étapes : quelque chose se produit dans le corps (un fait d’expérience) ; on le remarque (un fait de conscience) ; on peut le nommer (un fait de connaissance) ; on comprend ce que cela implique pour soi (une prise de conscience) ; on décide d’en faire quelque chose ; on l’applique dans un geste réel ; puis on observe l’effet et on ajuste. Dans nos cours, ce chemin est la trame invisible de chaque séance.

Source : Christian Courraud, « La psychopédagogie perceptive : une pédagogie de la perception de soi », Revue Française de Yoga n° 61, janvier 2020.

Les outils de la pédagogie perceptive

  • Le toucher manuel, en séance individuelle : l’élève est immobile, le praticien l’aide à sentir la profondeur et la globalité de son corps.
  • La gymnastique sensorielle : le mouvement lent et codifié, pour sentir le geste de l’intérieur. Lis le mouvement sensoriel.
  • L’introspection en immobilité : observer en silence ce qui s’anime dans le corps, assis ou allongé.
  • La parole : mettre des mots sur ce que l’on a vécu, ce qui aide à le garder.

Pédagogie perceptive et éducation somatique

La pédagogie perceptive fait partie de la grande famille de l’éducation somatique, avec la méthode Feldenkrais, la technique Alexander ou le Body-Mind Centering. Toutes partagent l’idée que le corps vécu de l’intérieur est une source de connaissance. Sa particularité : l’accent mis sur la lenteur, le mouvement interne et le lien entre sensation et pensée. Pour situer ces approches, lis notre page mouvement somatique.

Comment nous l’utilisons au Retour du Yogi

La pédagogie perceptive est l’une des deux sources du cours D.flow, avec la gymnastique sensorielle. Concrètement, cela veut dire : des consignes qui orientent l’attention plutôt que des corrections de forme, des temps d’immobilité pour sentir ce qui a changé, et l’idée que chacun avance à partir de ce qu’il perçoit, sans comparaison. C’est aussi la base du yoga des fascias : porter cette perception dans les postures.

À lire aussi : corps objet, corps sujet, corps sensible · Danis Bois et la pleine présence.

Pratiquer avec nous

Le cours D.flow, chaque lundi de 12 h 15 à 13 h 05 sur Zoom, est né de la gymnastique sensorielle et de la pédagogie perceptive. Et chaque atelier du dimanche en reprend la dynamique, trois heures durant.

Publications similaires